LES CROCS DU SCRIBE NUMÉRO 7 : NATURE MORTE/INSATIABILIS TENEBRARUM SITIS (SPLIT)/ BOVARY/IN MORTIS VERITAS


BLACK METAL, UNDERGROUND METAL CHRONIQUES


Bonjour chères Scribeuses et chers Scribeurs. En ces temps incertains et peu amènes où gilets jaunes et gouvernement nous rejouent "En Attendant Godot" et où l'hiver s'installe partout avec ses particularismes (aie mes rhumatismes, kof kof dit la toux, atchoum etc.) et son ambiance pré-apocalyptique, c'est tout naturellement que votre Scribe préféré vous a concocté un menu certes apolitique mais plutôt hivernal. Dans ce numéro 7 vous allez trouver de l'underground, du Black Metal, des groupes en devenir, d'autres ayant déjà un passé culte, avec un vrai souci de pousser à la découverte et à la curiosité de ma part. Ainsi de Nature Morte et son Post-Black Metal gris comme la cendre mais pas pour autant relégable à la catégorie "hipster" car habité d'un profond psychédélisme noir dû aux différentes influences rock et post-hardcore des parisiens, nous irons ensuite taquiner les ténèbres avec le "5 band split" "Insatiabilis Tenebrarum Sitis" regroupant rien de moins que 5 légendes noires du Black Metal underground (Darkstorm, Goatkolonne, Ordo Sanguinis Noctis, Cursed Coven et Stormfront) nous naviguerons vers les eaux plus dépressives et Flaubertiennes de Bovary, jeune combo français plus que prometteur œuvrant dans le DSBM pour finir notre traversée de la sombre nuée par In Mortis Veritas, groupe culte de notre bonne France nous embarquant dans un voyage spirituel et sexuel dont on ne revient pas indemne...Voila, vous l'avez compris, beaucoup de Black Metal (99 %) et d'Underground (100 %) pour ce numéro...Alors précipitez vous sur les liens des groupes que je vais disséminer un peu partout (même un bigleux les trouvera) pour être sûr que la découverte puisse avoir lieu...Elle en vaut largement la peine ! Bises et à très vite avec la semaine prochaine une belle interview avec un groupe de BM français qui m'a secoué pour l'année...


POST-BLACK METAL FRANÇAIS ?


NATURE MORTE "NM1" (Argonauta Records, Nov 2018)

Le Genre ? : Black Metal meets Doom meets Post-Hardcore meets Psychedelic rock atmospheres

Les parisiens de Nature Morte ne débarquent pas complètement même s'il s'agit de leur premier album. En 2016 le groupe avait déjà sorti une première démo composée d'un seul titre plutôt long ("Through The Perfection Of Your Nothing") que l'on retrouvera par la suite sur l'album.  Un titre de Black Metal atmosphérique "moderne" pourrait-on dire, puisque usant de ces passages Post-Rock qui distinguent ce son de celui d'un Burzum, par exemple. 
Il y a du Post-Punk par ici aussi, avec ces ambiances grisâtres et mélancoliques dans lesquelles on croirait parfois distinguer le spectre d'un Cure de l'époque "Faith". 

Nature Morte Black Metal chronique le scribe du rock
Le même morceau réenregistré pour les besoins de l'album (où il entame d'ailleurs les hostilités) gagne en clarté et en puissance, se "métallisant" quelque peu. Le tempo est toujours fort lent, comme il se doit dans ces contrées musicales. La suite, avec "Til Love Do us Part" (serait-ce un clin d’œil au "Love will Tear us Apart" de Joy Division ?) n'accélère pas le tempo, et laisse la place à des arpèges de guitares éthérés qui ne dépareilleraient pas sur un album d'Alcest ou même de Myrkur. Tout cela reste mélancolique, onirique, et propose un voyage musical à l'auditeur. Au bout de quelques minutes, le groupe vous hypnotise littéralement, avec une psychédélie que n'aurait pas renié le Pink Floyd de Syd Barrett (voir à ce sujet le passage sur le morceau "Grief" vers les 6 minutes). Lorsque le tempo se met à "blaster" la sensation de vitesse est moyenne, sans doute de par la volonté des musiciens de rester dans une musique certes obéissant au codes du Black Metal (le chant, écorché tout du long, les guitares en trémolo, même si elles sont plus souvent proches du Post-Rock ou Core) mais cherchant avant tout à définir une ambiance, ce que le groupe parvient fort bien à faire; pourvu que tu ne sois pas, ami lecteur, allergique à la mélodie. Quatre morceaux pour environ quarante trois minutes de musique, le schéma va vous sembler logique : les morceaux sont construits sur une base progressive où le "beau" l'emporte sur l'esthétique de la laideur distillée par d'autres courants plus anciens du Black Metal. Au final je conclurai en disant que Nature Morte réussit à produire un album de Black certes moderne et ancré dans un genre assez pléthorique (le post quelque chose) mais tirent leur épingle du jeu de par la qualité narrative et mélodique de leurs mélopées. Et ce n'est pas simple. Petit bémol : pour la suite sans doute gagneraient-ils à insérer quelques morceaux plus agressifs (comme ont pu le faire Deafheaven sur leur deuxième album par exemple) afin de ne pas plonger l'auditeur en léthargie permanente. Nous retrouverons bientôt le groupe dans ces pages pour une interview qui nous permettra d'en savoir (beaucoup) plus. 



La Note du Scribe : 8/10

BLACK METAL/DOOM METAL SPLIT ALBUM ?



DARKSTORM/CURSED COVEN/ORDO SANGUINIS NOCTIS/STORMFRONT/GOAT KOLONNE "INSATIABILIS TENEBRARUM SITIS" (Hell is Here Productions/The Ritual Productions 2018)

Le Genre : Split de 5 groupes 

Avec les split-albums, on ne sait pas toujours sur quel pied danser. Autant le format a le grand mérite, comme c'est le cas ici, de permettre la découverte ou la redécouverte de formations plus ou moins connues et parfois injustement méconnues mais aussi de "lancer" de jeunes groupes. Ici les cinq groupes du split ont en commun de venir pour la plupart de Pologne, avec l'exception d'un ressortissant norvégien. Certains se sont formés dans les années 90 (Darkstorm et Stormfront). Les autres groupes étant beaucoup plus récents. Parfois, donc, ces splits peuvent être décousus, déséquilibrés en termes de qualité ou faisant cohabiter des groupes dont le style ne colle pas vraiment. Rassurez-vous, The Ritual Productions et Hell is Here Productions connaissent leur affaire et nous évitent ce genre d’écueil. Entamons le détail, groupe par groupe.

L'honneur d'entamer les débats revient aux excellents polonais de Darkstorm, connus pour leur Black Metal old school et épique, faisant de nombreuses fois penser à la première vague du BM (et notamment Bathory). Il faut tout de même rappeler que ces vétérans de l'underground sont à l'oeuvre depuis 1993, ce qui ne fait pas d'eux des maniaques du vintage ou du rétro-Metal. Auteur de trois albums, trois démos et un EP (tout de même) le groupe n'a droit ici qu'à deux petits titres pour exprimer son Black/Heavy occulte et extrême. Lord Darkstorm semble avoir souhaité durcir les choses du point de vue de son chant, qui est plus extrême et vociféré que dans leurs anciennes productions (comme "The Mandate of Metal" où la comparaison avec Quorthon était si inévitable). Darkstorm nous donnent ici à entendre un visage plus radical et violent, ou se mêlent un Black épique aux consonances viking et Heavy avec des passages nettement plus violents et blastés. Le résultat est absolument parfait pour peu que l'on apprécie les anciens dieux du Metal. Le deuxième titre "The Dephts" réussit parfaitement la fusion des deux univers. A noter que les deux titres ici présents étaient déjà sur le dernier EP du groupe, Voices from the Vast Void en 2017. Brillantissime. Si vous ne connaissez pas encore ou pas bien ce groupe, sachez qu'une interview se prépare du côté du Scribe avec Lord Darkstorm.


Insatiabilis Tenebrarum Sitis chronique Black Metal Le Scribe du Rock

Deuxièmes protagonistes de ce split, les tout aussi polonais de Cursed Coven, qui œuvrent dans un genre fort différent puisqu’il s'agit de Doom Metal épique. Leur musique, portée par une voix fort mystique et réverbérée, nous semble tout droit issue d'un monastère peu recommandable des Carpathes. Rare de voir un groupe porter aussi bien son nom ! Il s'agit des "petits jeunes" de ce split puisque le groupe n'existe que depuis 2015.

Au programme deux titres également, mais, à l'instar de leurs compatriotes de Darkstorm, tirés de leur dernier EP, Subterra Demonibus Immolabant sorti lui aussi en 2017. Un groupe à suivre, tant leur Doom mystique et très noir (avec ces guitares foutrement charbonneuses et ce chant parfois susurré façon succube) est passionnant.

Troisième des cinq groupes présents sur ce split, Ordo Sanguinis Noctis, toujours polonais, proposent cette fois un Black Metal (toujours sur deux titres) qui pue bon le vieux Mayhem sorti des caves (le riff de début de "Lunar Fortress of Mutilation Spirits") et les influences venues des Légions Noires (Mutiilation, sort de ce corps) et surtout de la chambre à coucher de Satan himself. Quelques riffs trémolos partent aussi dans le Black'n'roll mais restent d'un noir de charbon, tout comme l'ambiance que dégage ce groupe, profondément mortifère.


 Le son est bien sale, privilégiant le brouillard sur la puissance, mais cela n'empêche pas les D-Beats du groupe (produits par un batteur qui est aussi celui de Darkstorm) d'atteindre leurs objectifs. Old-School, le mot est lâché, malgré le fait que le combo n'existe que depuis 2015 (comme Cursed Coven) et Old-School au vrai sens du terme, c'est à dire mêlant, on l'a dit, des influences des 90's avec d'autres plus anciennes (première vague BM, Punk Hardcore) qui donnent un goût d'authenticité et de "revenez-y" au groupe. Chaudement recommandé eux aussi, avec un album, un EP et deux splits au compteur. 
Quatrième combo de ce programme, les autres "anciens" de l'étape (avec Darkstorm) puisque existant déjà depuis 1997, les norvégiens de Stormfront. On peut facilement imaginer les "galères" de ce groupe de Black Metal du pays de Darkthrone quand on réalise que, malgré une démo et un split à la fin des 90's, il aura fallu attendre 2017 pour entendre leur premier album Djevelpakt. Au menu des deux titres du split, un Black majestueux et épique, porté par des nappes de guitares forgées dans la neige noire scandinave.

Le chant, classique dans le genre, est peu hurlé et plutôt sur la réserve, renforçant la mélancolie de l'ensemble (notamment sur le premier morceau aux ambiances "burzumesques" et parfois pas si loin d'un Summoning des premiers temps). Il ne s'agit pas du groupe le plus original du lot, peut être aussi du fait de son ancienneté, mais les deux morceaux se ressemblent beaucoup (trop ?) tout en étant fort agréables pour l'amateur d'un Black qui ne cherche pas à faire dans la vitesse mais privilégie sans doute les ambiances. A titre personnel, le groupe qui m'a le moins touché du split.
Pour conclure ce split, nous rentrons en collision avec Goatkolonne, groupe de Black Metal Old School (façon 90's) existant depuis 2007 mais n'ayant sorti sa première démo qu'en 2017. Ce sont les allemands du split, et ils produisent une musique fort intéressante dans la mesure où elle cumule chant hystérique et psychopathe avec claviers atmosphériques, blasts et guitares en trémolo. Le chant, particulièrement, sort du lot, rappelant les vieilles légendes du temps des Légions Noires, avec ce côté excessif et Punk dans l'interprétation. Sur les quatre titres ici présents on trouve d'ailleurs une reprise des cultes français de Seigneur Voland, ce qui n'est sans doute aucunement dû au hasard. "Des nuages noirs menaçaient à l'horizon" est un morceau particulièrement marquant, tant le chant arraché et habité (pas par des nonnes) du vocaliste Caractère Ephémère est convaincant.


Pour conclure sur ce très bon split, on peut simplement dire : qui a dit que l'underground ne fourmillait plus de groupes plus inventifs les uns que les autres ? Les années 80 et 90 sont derrière nous, peut être, mais le nombre de formations excitantes ne cesse d'augmenter, allez, on découvre, on cherche, on creuse...



La Note Du Scribe : 9/10


BLACK METAL DÉPRESSIF DE FRANCE ?

BOVARY "MES RACINES DANS LE DÉSERT" (Démo NAR Production 2017)

Le Genre : Black Metal/Black Metal dépressif

Déjà, il y a un nom de groupe : fort et peu habituel dans ce style musical. Une référence, bien évidemment à Emma Bovary, l'héroïne de Gustave Flaubert. Et le féminin est ici une dimension importante puisqu’il s'agit d'un trio féminin, venu de Provence. 
Ceci est la première démo de Bovary, parue en 2017 chez Nar Productions, label qui produit également le groupe de Black Metal fort orignal Constantinople (que vous retrouverez bientôt en interview dans le Scribe). 
Musicalement on navigue ici dans les eaux sombres d'un Black Metal ayant troqué la vénération du malin pour exprimer davantage des sentiments certes fort négatifs, mais orientés sur la souffrance de la vie, et la glorification de la mort. Les textes sont explicites : "Ta vie c'est mes chiottes, j'y gerbe mes miasmes, et jouis de te voir t'y noyer, et crever...Désolé..." et n'incites pas vraiment à la joie de vivre. Le chant, sorte de pleur continu, est à l'avenant, tant "Queen Thrash" (la chanteuse) porte bien ce type de textes en laissant sa voix errer entre hurlement et plainte. La musique du groupe est construite sur une base alternant tempi rapides Black Metal et passages plus lents évoquant une sorte de Post-Punk. 
Bovary Black Metal France Le Scribe du Rock

Cet assemblage de Black Metal gothique est renforcé par des riffs Thrash que Petri Ravn met judicieusement en avant. Alors, bien sûr, tout cela n'est pas encore parfait, et quelques "pains" subsistent encore lors de breaks, mais il s'agit d'une démo, et l'on peut légitimement en avoir de grandes attentes tant le groupe dégage déjà une vraie personnalité. Les 10 minutes de "Je ne serai plus là pour t'attendre" constituent un point d'orgue du disque, avec cette longue intro en arpèges mélodieux et assez cold wave qui débouche sur un Black Metal imprégné de Burzum, Forgotten Tomb et autres Lifelover, bref, tout ce que le DSBM produit de mieux (avec Shining en sus). Le son sera meilleur sur l'album, mais le groupe nous colle déjà à la peau et propose un vrai résultat marquant, même si perfectible techniquement. C'est cette forte personnalité qui me laisse penser que l'on tient un futur groupe important de la scène DSBM française. Cocorico ! Bientôt en interview chez le Scribe !

La Note du Scribe : 8/10
Vous pouvez écouter ici : 

MESSE EN MODE BLACK METAL ?

IN MORTIS VERITAS "DES LYS SUR MA TOMBE"(2017, Exu Rei Records)

Le Genre : Cérémonie Occulte en mode Black Metal

In Mortis Veritas n'est pas un nouveau groupe, puisque ce Des Lys sur ma Tombe est leur deuxième album après le déjà excellent A l'ombre des Sépulcres.
Le groupe évolue dans un Black Metal profondément religieux et est composé d'un vétéran de la scène française, Non Serviam, déjà culte pour son projet précédent, Prophecy, groupe en service depuis 1988 (!!) et n'ayant pas déposé les armes officiellement (ils sont passés respectivement du Speed Metal au Death Metal pour ensuite bifurquer vers le Black Metal païen). Païen, Non Serviam l'est toujours, et In Mortis Veritas célèbre en musique un véritable culte de la mort. Nous nageons ici dans un Black particulièrement occulte, reposant sur des bases musicales influencées par Satyricon ou même le Bathory Black Metal, mais surtout avec une forte personnalité. Non Serviam possède une voix très spéciale, et une capacité à changer de registre assez étonnante, qui donne à ce Black Metal déjà parfaitement maîtrisé un supplément d'âme (d'autant plus que les paroles, fort belles, sont en français, et parfaitement audibles). Une vraie messe noire en musique, ce dont les textes peuvent témoigner : "cet hymne est hommage à la nuit, à la beauté du diable. LE SANG LA MORT LA NUIT."
 Non Serviam, seul à bord du vaisseau étonne non seulement par son chant versatile (et capable de sublimes mélodies quasi Heavy Metal) mais aussi par une maîtrise de tous les instruments (les riffs entre trémolo Black, embardées Death et la batterie, parfois en Blast-Beat mais capable de grandes variations de tempo). 
Chronique In Mortis Veritas Black Metal France Le Scribe du Rock
L'album est d'une grande cohérence, et les titres s’enchaînent sans se ressembler, mais en possédant une véritable personnalité, une marque (une black mark) reconnaissable, une vraie patte. C'est à cela que l'on reconnait les grands. Non Serviam ne se sent pas obligé de jouer la surenchère mais en vrai défenseur d'un Black Metal "orthodoxe" privilégie l'atmosphère, païenne et sexuelle, une orgie à la gloire du Dieu cornu primitif. Ce disque est une merveille, comme son prédécesseur, et ne pas le posséder quand on aime le VRAI Black Metal me semble une vraie hérésie. Amateurs de Heavy Metal sombre, vous pouvez aussi y jeter une oreille, idem pour les gothiques de la première génération, qui trouvaient leur compte dans les Bacchanales des Virgin Prunes et autres ressortissants des ténèbres post-punk, car, même si la musique du groupe est profondément Metal jusqu'au bout des ongles, elle possède cette aura et cette atmosphère noire de suie et suffisamment de mélodies vénéneuses pour vous séduire, ainsi que de vrais morceaux de musique rituelle (la magnifique "Duc Majir Pontes"...à vos risques et périls !



La Note du Scribe : 10/10

 LES CROCS DU SCRIBE
 INTERVIEW DAYAL PATTERSON