Nouvelle Interview Le Scribe Du Rock - 04 02 2026 - HYLGARYSS, acteur historique du Black Metal français, son histoire, son actu
Bonjour Hylgaryss, c'est pour moi un honneur que de t' avoir en interview. Tu navigues dans le milieu du black metal depuis les années 90 et tu as enchaîné les projets. Peux tu te présenter à nos lectrices/lecteurs ?
Le plaisir est partagé. Effectivement, j’ai commencé le black metal il y a assez longtemps, dans la première partie des années 90, en écoutant des projets classiques comme Cradle of Filth pour leur premier album, puis Deinonychus avec The Silence of December, qui reste mon album de black préféré. Ensuite, beaucoup de choses pendant presque dix ans, mais pas uniquement du black metal. Mes albums cultes sont le premier Tristitia et Les Ténèbres du Dehors d’Elend (merci Holy Records).
J’ai aussi beaucoup écouté de doom, avec par exemple The Angel and the Dark River de My Dying Bride. Tout ce qui pouvait s’apparenter à une musique remplie d’émotions sombres et tristes m’attirait. Je ne cherchais pas la brutalité dans le black, car je l’avais trouvée dans le death, mais plutôt des émotions supplémentaires. J’ai toujours aimé un black assez différent de cette scène de précurseurs ; je n’aime pas trop Emperor, Immortal ou Mayhem par exemple. J’ai toujours plus accroché à un black plus dépressif, plus sale et froid.
J’ai très tôt commencé à composer du black, à jouer seul chez moi, et j’ai vite eu envie de devenir acteur de la scène en créant, en 1996 de mémoire, un petit label (Black and Dark Mansion) afin de promouvoir quelques groupes, dont mes projets. J’ai sorti quelques cassettes limitées à 300 exemplaires. À l’époque, on était deux à le faire tourner : on copiait tout chez nous, cassette par cassette, ça prenait un temps de dingue.
Je suis heureux et fier d’avoir sorti la démo de Blood Victory, qui est ressortie chez Tour de Garde il y a quelques années, un split Chemin de Haine / Seigneur Voland aussi, ainsi qu’une sorte de best-of des premiers albums de Gorgon, j’adorais Gorgon.
Il y a aussi eu les deux volumes des Glorious Legions, qui regroupaient ce que je trouvais de mieux en matière de black en France, avec Bekhira, Noctis, Seigneur Voland, Seyiren, Chemin de Haine, Osculum Infame, mais aussi des projets éphémères. Une grosse partie de la scène française de l’époque, qui était encore vraiment balbutiante et en pleine création.
À côté du label, je composais énormément de musique et j’ai créé Winter Funeral, dont la démo est sortie sur le label AMSG, label culte à l’époque mais aujourd’hui malheureusement disparu, comme la plupart des labels de ces années-là. Ma vie était le black metal : je ne faisais que ça, à en composer et en écouter.
Puis, à partir du début des années 2000, j’ai totalement arrêté tout ça. C’était trop chronophage et je ne me retrouvais plus dans la scène black metal. Je n’avais plus envie de partager ce que je faisais. Je n’ai pas arrêté d’en jouer ni d’en composer, mais je ne sortais quasiment plus rien, à quelques exceptions près (le split avec Arkha Sva, par exemple). J’ai des dizaines de morceaux et d’albums jamais sortis. Je gardais tout pour moi en matière de black metal, et la plupart de mon temps de musicien était consacrée à Dark Sanctuary, que j’ai rejoint en 1998.
On a sorti pas mal d’albums et fait quelques concerts en Europe aussi, jusqu’en 2009. C’était très sympa de pouvoir être soutenu par un label assez connu (Avantgarde Music) : nous avions droit à un mois de studio complet en Allemagne, chez Markus d’Empyrium, pour enregistrer. Puis on revenait en France et on enregistrait du black à l’arrache en répétition, juste pour le plaisir, avec un micro bas de gamme dans un local de 10 m². Il y avait ce besoin de faire ces deux styles de musique, opposés dans le son mais tellement complémentaires dans l’âme.
J’ai toujours gravité avec les mêmes musiciens : les gars de DS jouaient aussi avec moi sur d’autres projets. On était un petit cercle très fermé. On devait être une dizaine à jouer dans une quinzaine de projets différents.
Puis récemment, ma mentalité a évolué. Avec l’âge, j’ai eu envie de faire écouter ma musique, de la partager. C’est là qu’est né Le Prochain Hiver. J’ai enregistré un album comme ça, d’une traite, et j’ai ressenti la nécessité de le faire écouter, sans trop savoir pourquoi. Des albums comme ça, j’en avais composé des tas. J’ai composé l’album en quelques semaines, puis j’ai pris mon PC et mon micro et je suis allé enregistrer le chant en forêt, au petit matin, dans un mélange de froid et de brume.
C’est comme ça que je voyais et que je vois encore le black metal : loin des studios pro, avec ce côté artisanal que j’aime. Et puis, depuis quelques années, je mets tout ce que je fais gratuitement à disposition sur mon Bandcamp. J’ai la chance d’être soutenu depuis le début par des labels (Drakkar, Antiq, Transcendance…) qui produisent ce que je fais, donc mes projets circulent assez bien et font un peu parler d’eux.
Mon second album Talvi avec LPH a été très bien accueilli ; les retours étaient très positifs, et ça fait du bien à entendre, car j’y ai vraiment mis mes tripes. Plus récemment, Sainte Obyana du Froid a reçu un accueil exceptionnel pour moi. C’est la première fois qu’un de mes albums fait quasi l’unanimité, et c’est plutôt étrange, car je pensais peut-être à tort qu’il était plutôt difficile d’accès, avec de très longs morceaux et une ambiance assez complexe à ressentir, assez loin des productions actuelles en matière de black metal français.
Je suis heureux des retours et du travail de Transcendance dessus.
Pour parler de ton actu récente, je voudrais faire un arrêt sur Sainte Obyana du Froid, magnifique projet que tu as sorti avec Obyana en 2025 chez Transcendance Records. C'est un très beau recueil de black metal atmosphérique. Peux tu nous parler de ses origines et de sa conception ?
Je composais pour le troisième album de LPH quand j’ai écrit le premier riff de l’album, le premier après l’intro. Le tempo était plus rapide que LPH (160 BPM contre 140/145 BPM en moyenne), j’y ai ajouté quelques synthés, et très vite j’ai douté de sa place sur ce nouvel album. C’était trop différent, et j’aime les choses balisées. J’ai estimé que ça ne collait pas assez à LPH. J’ai malgré tout continué le morceau, et je me suis dit qu’il était temps de faire un nouveau projet où je ne me limiterais pas.
J’aime énormément faire de nouvelles choses sous de nouveaux noms, peu importe que ce soit quelque chose d’éphémère, du moment que je compose, quitte à parfois faire des choses assez proches. Souvent, ça relance ma créativité et me permet de ne pas me noyer dans une redondance de mon travail. Mon prochain album à sortir est le premier album de VIDE. Il y a clairement un lien musical avec LPH, quelques plans qui auraient pu être pour LPH, mais le fond est extrêmement différent.
J’ai donc composé ce morceau en entier en rajoutant l’intro un peu plus tard. Tout s’est fait très naturellement. J’ai tout de suite imaginé une voix avec de longs hurlements noyés dans une reverb à la Basarabian Hills. Le mixage final montrera que j’ai finalement monté un peu le chant par rapport à mon idée de départ.
J’ai ensuite écrit quelques phrases et imaginé ce concept d’une femme complètement folle, qui pense ressentir la nature au point de vouloir ne faire qu’un avec elle, et qui décide de se laisser mourir de froid sous la neige. La musique se devait d’être hypnotique et froide, avec de longues nappes de synthés assez planantes sur un black assez rapide et cru, même s’il y a quelques mélodies à la guitare qui ressortent et apportent de la lumière au projet.
J’ai terminé les trois morceaux en moins d’un mois, je pense. Tout a été facile car, contrairement à LPH, je ne me suis rien interdit.
J’avais déjà remarqué la voix d’Ela (Obyana). Je lui ai proposé le projet et elle a accepté sans vraiment savoir de quoi je parlais. Je lui avais simplement envoyé un ou deux groupes de black qui m’inspiraient, ainsi que les textes. Je les ai écrits avec des mots assez simples afin qu’elle puisse les hurler sur de longues notes, syllabe par syllabe.
Je lui ai ensuite envoyé le plan du premier morceau,ce fameux premier plan de l’album, en boucle pendant dix minutes. Je lui ai dit de tout chanter dessus, ni plus ni moins, de rester dans un registre très monotone. En moins de sept jours, elle m’a envoyé ses fichiers : elle avait tout fait, c’était parfait.
Nous avons tout fait à distance. Elle a enregistré dans son studio et j’ai tout monté moi-même. J’ai placé sa voix où je le voulais sur les trois titres, syllabe par syllabe. Elle n’a jamais écouté le résultat jusqu’au jour où elle a reçu le CD.
Pour l’anecdote, je venais de recevoir un synthé avec quelques boutons en plus par rapport à mon clavier maître de base, qui en est dépourvu. J’ai pu m’amuser à tester des choses sur certains sons, ce qui m’a permis d’ajouter quelques passages où les synthés amènent une sorte de brouillard, de manière très discrète : des fade in / fade out sur des moments clés de l’album, chose que je pouvais difficilement envisager auparavant.
J’ai aussi ce rapport à la musique qui fait que j’ai souvent besoin d’un nouvel instrument quand je démarre un nouveau projet. Par exemple, j’ai beaucoup composé pour le troisième album de LPH, mais j’ai senti que je tournais en rond. Je viens donc d’acheter une nouvelle guitare, et bêtement, j’ai l’impression de sortir de ma zone de confort et de retrouver de l’inspiration. J’associe souvent un instrument à un de mes albums. Je choisis ma guitare selon la couleur que je veux faire ressortir, souvent des guitares blanches.
Par exemple, j’ai envie de faire un projet black très cru, loin de ce que je fais habituellement, sale, malsain, et je sais que je ne peux pas le faire avec cette nouvelle guitare blanche. J’ai déjà prévu de prendre le même modèle en noir afin d’ouvrir d’autres possibilités de composition.
Je suis extrêmement esclave de la couleur : d’un instrument, d’une pochette, d’un ressenti. La musique est une couleur pour moi, elle a un rôle extrêmement important dans ma façon de la ressentir. Chaque musique est liée à une couleur, les deux sont indissociables. LPH est très gris. Sainte Obyana est plus jaune / rouille (avec quelques touches d’un bleu ciel presque glacé), malgré la blancheur de l’artwork.
J’ai d’ailleurs en tête de mettre à disposition sur mon Bandcamp quelques morceaux de black avec la même pochette, mais déclinée en différentes couleurs selon la façon dont je ressens chaque morceau. C’est une idée à laquelle je réfléchis beaucoup en ce moment.
Ton projet de black metal/dungeon synth existe maintenant depuis 1998. Tu as sorti le dernier album en 2023. Peux tu nous parler de l'évolution de ce projet ?
Effectivement, c’est un projet que j’ai depuis très longtemps, mais qui a dormi pendant vingt-cinq ans. En 1998, j’ai composé deux démos sous le nom de Black Fortress. C’était du black metal très cru, ultra classique. J’ai dû faire les deux démos dans le même mois, puis je me suis consacré à mes autres projets.
Deux ou trois ans plus tard, j’ai sorti une troisième démo en CDR, toujours du black metal, mais plus mélancolique. J’ai dû en distribuer quatre ou cinq exemplaires, puis j’ai arrêté d’en diffuser. C’est à ce moment-là que j’ai un peu lâché le black metal — je veux dire, arrêté de rendre disponible ce que je faisais. Je n’en ai même plus moi-même. J’ai donné mon exemplaire au chanteur d’Arkha Sva quand il est venu en France. Je l’ai hébergé quelques jours et je lui ai donné une grosse partie de ma collection de cassettes démo, etc. Il est reparti avec une valise pleine.
Puis, début 2023, j’ai eu envie de composer dans un style dungeon synth / dark atmo. Même si la musique était différente, l’imagerie derrière le projet est restée la même : une grande forteresse noire sur une falaise donnant sur la mer, toujours dans un climat hivernal. J’ai pas mal composé, et j’ai effectivement sorti sept albums sur mon Bandcamp en moins d’un an. Aujourd’hui, j’ai envie que ma musique soit écoutée. Je mets tout ou presque gratuitement à disposition sur mon Bandcamp.
Je viens d’ailleurs tout juste de sortir un nouvel album il y a quelques jours, dont une partie est inspirée par le livre Chemin de traverse. J’aimerais énormément que ces albums puissent paraître en CD ou en cassette, mais je ne suis pas du genre à courir après les labels. Je déteste tenter de vendre mon travail, je vois ça comme une forme de prostitution.
J’ai souvent eu ce souci avec ma musique : pendant vingt ans, une fois l’œuvre terminée, je ne voyais aucun intérêt à la proposer à l’écoute. Je faisais ça pour moi. L’existence de cette œuvre était un tout, et sa propre fin. J’ai changé ma façon de voir les choses. Je vieillis, je pense.
Je le disais tout à l'heure, tu as joué et tu joues toujours dans un grand nombre de projets. As tu un besoin quasi-compulsif de créer dans des genres différents ou cela répond t'il à d'autres besoins chez toi ?
Le plus important pour moi car le plus personnel et donc mon principal projet est LPH. Après oui la liste des projets dans lesquels j'ai joué est longue (même si il ne faut pas croire tout ce que dit Metal archives) , mais elle est encore bien plus longue en session sous d'autres pseudos. J'aime jouer anonymement pour d'autres groupes, car le nom d'un artiste peu biaisé le ressenti d'une œuvre.
Au niveau de la création, j'ai besoin de créer, tout le temps, que ce soit de la musique ou autre chose, j'ai besoin d'avoir des projets que je fait moi même, c'est maladif. Sans la création je suis vide, je compose chaque jours, je créé chaque jour. Souvent pour rien, par exemple pour le seond album de LPH j'ai composé presque 1h30 de musique au final pour n'en garder que 45 minutes. Les autres morceaux sont morts et oubliés. Je les ai effacés de mon ordinateur, c'est comme si ils n'avaient pas existés, ça me permet de repartir sur autre chose, l'esprit quasi vierge. Pour SAINTE OBYANA par exemple il y a un quatrieme morceau que j'ai composé et enregistré mais qui n'est pas sur l'album, l'album était teminé mais j'ai senti le besoin de composer encore pour OBYANA, mais il n'avait pas sa place après les 3 autres. Peut être qu'un jour je le mettrais à disposition, peut être jamais.
J'ai aussi ce problême de vouloir tout gerer, je deteste faire des compromis dans ma musique, c'est pourquoi je reste souvent seul dans mes projets, d'une part parce que j'adore ce sentiment de liberté et de solitude, mais aussi parce que j'aime tout maitriser et decider. La façon dont l'album de SAINTE OBYANA a étét fait en est le plus pur exemple. Puis j'aime prendre mon temps, composer et travailler sur un projet quand j'en ai envie, je parlais de BLACK FORTRESS et des 7 albums dans l'année, le projet peut maintenant dormir pendant encore 25 ans, je suis le seul décideur, et je n'ai de compte à rendre à personne. J'aime cette liberté. J'ai besoin de cette liberté, sinon j'étouffe. Je ne suis pas fait pour faire des repetitions à des heures précises en groupe.
Toi qui occupe la scène depuis un bon moment, comment vois tu l'évolution du black metal en France ?
Je n’occupe rien, je ne fais que passer de loin. Je vais te décevoir, mais je n’écoute pas beaucoup de black metal. Ça a tendance à polluer ma façon de composer, à m’inspirer un peu trop, et je ne veux surtout pas sonner comme tel ou tel projet en toute connaissance de cause. J’ai quasiment arrêté d’écouter du black metal il y a bien longtemps, je parle surtout des nouveautés, car j’écoute encore et toujours les mêmes albums. Hier encore, le premier Deinonychus, encore et toujours.
Il m’arrive de regarder ce qui sort, mais il me faut une pochette qui attire l’œil. C’est le cas de Vertige pour Aux Solitaires, par exemple, qui est pour moi le plus bel album de black français depuis… depuis très longtemps.
Je suis très loin de la branche satanique du black metal. C’était prenant au début, il y a trente ans, mais aujourd’hui je n’y adhère plus. Je suis beaucoup plus touché par le black atmo et le depressive black metal. J’ai vu la scène évoluer de loin. Il y a énormément de groupes qui sortent chaque jour, il serait de toute façon difficile de tout écouter.
Déjà, j’ai beaucoup de mal avec les groupes aux productions trop belles d’un point de vue sonore : des trucs ultra-lissés en studio, où rien ne dépasse. J’aime les imperfections d’un son, le fuzz à outrance d’une guitare. La perfection d’un son, dans sa propreté, fait que je n’arrive pas à entrer dans un album. Si c’est trop propre, ce n’est pas pour moi. NTM disait : « Peaufiné, léché, trop sophistiqué, c’est péché ». C’est exactement ce que je ressens face à beaucoup de productions actuelles, avec cette manie de trigguer les batteries, d’avoir des distorsions ultra-puissantes. Ça ne me plaît pas du tout. C’est artificiel.
Dans le black metal, j’aime le côté artisanal et DIY de l’enregistrement. Il faut que ce soit direct et honnête. C’est ce que j’ai essayé de faire avec LPH, notamment sur le premier album. J’ai enregistré la voix dans une forêt, comme je le disais, en une seule prise. Il reste des imperfections, mais c’est précisément cette prise que je voulais : l’honnêteté de l’émotion, rien de surjoué.
Pour le second album, je suis allé en studio, mais j’ai tenté de garder cet esprit. J’ai loué un studio pour une heure, en me disant que ça devait être parfait dès la première prise. Bon, ce n’est pas totalement le cas, mais j’ai tout gardé quand même, à l’exception d’un ou deux cris où ma voix s’est éteinte. Je ne suis pas chanteur à la base, c’est toujours une expérience pour moi que de chanter. Je ne répète pas avant : je sais juste que tel texte ira sur telle partie du morceau.
Après, oui, la scène a évolué. Est-ce un mal ? Franchement, je ne sais pas. On ne pouvait pas garder l’esprit des débuts éternellement. Ce que je regrette, en revanche, c’est de voir le black metal devenir à la mode, que les gens en parlent autant. C’était un mouvement extrêmement underground, réservé aux initiés ; ce n’est plus le cas. Tout le monde peut y avoir accès, et ça rend le style beaucoup plus classique.
Ça ouvre cette musique à toutes sortes de dérives et affaiblit le propos, qui était franc au départ et qui me semble devenu très faux depuis quelques années. On en est arrivé à un stade où existent des mouvements de LGBT black metal, avec des Baphomets sur fond d’arc-en-ciel. Que chacun mène ses combats comme il l’entend, mais qu’on laisse cette imagerie tranquille. Ces luttes n’ont rien à faire avec le black metal. C’est à la fois drôle et triste.
Cette mode décrédibilise le style à mes yeux. On parlait d’une musique ultra intime et extreme, et aujourd’hui elle est reprise un peu partout. Le black metal peut même devenir ridicule ; c’est toujours très borderline.
J’ai un regard très lointain sur la scène. J’ai écouté récemment le dernier Blut Aus Nord, que j’ai trouvé très bon. Sinon, j’écoute surtout les projets de personnes de mon cercle, ou les productions de Transcendance, par exemple, pour lesquelles je suis très rarement déçu, ainsi que quelques projets qui font l’unanimité. Mais c’est tout.
Encore une fois, il me faut une pochette qui me donne envie d’écouter. Il faut qu’il y ait quelque chose qui me touche avant même d’entendre la musique.
Parmi tous les groupes/projet dans lesquels tu joues – ou as joué – desquels tu es le plus fier et pourquoi ?
Sans doute LPH, parce que c’est quelque chose qui me représente personnellement. C’est une partie de moi-même, un projet profondément introspectif. Les textes me représentent d’une façon franche, exagérée comme souvent dans le black metal, mais franche. Ce rejet du monde, ce besoin d’être seul, c’est moi, sans artifice.
D’ailleurs, avec LPH, j’ai appris à beaucoup plus travailler le verbe. Sur le futur album, les textes sont, je pense, bien mieux écrits. En tout cas, j’en suis fier, et ça n’a pas toujours été le cas. Parfois, mes textes et mes morceaux étaient interchangeables ; ce n’est plus le cas aujourd’hui, car je fais tout en même temps.
Je compose un plan et j’écris le couplet en rapport, la musique évolue et se crée en même temps que le
verbe. J’ai appris à aimer l’écriture grâce à LPH.
Il y a aussi le futur album de VIDE, dont je suis très, très fier. Il m’a pris presque deux ans à réaliser seul.
J’ai travaillé avec une petite chorale d’enfants ; c’était assez compliqué à mettre en place, mais j’adore le résultat sur mon black metal.
Il en va de même pour le dernier morceau de l’album. Je voulais depuis longtemps composer un titre uniquement avec des voix, à la manière des chants grégoriens. Comme le concept s’y prêtait, j’ai cherché un chanteur pour clôturer l’album, car je suis malheureusement incapable de chanter ce type de choses moi-même. Le résultat est une outro de 3 min 30 uniquement vocale. J’adore ce passage, et peut-être qu’un jour je ferai un album entier comme ça, uniquement avec des voix. Pour être franc, c’est même déjà composé depuis quelques années, et ce morceau en faisait partie, mais je n’ai pas l’intention de l’enregistrer pour l’instant : c’est trop compliqué. Pour une outro, c’était gérable ; pour quarante-cinq minutes de musique, beaucoup moins.
Toujours concernant VIDE, je suis extrêmement fier du morceau « Testament », dans lequel je m’adresse à mes enfants. Je pense que c’est le morceau le plus intime et le plus beau que j’aie jamais créé. J’espère qu’ils l’écouteront quand je serai mort, et qu’ils comprendront qui j’étais et qui ils sont.
Il y a bien sûr aussi le parcours avec Dark Sanctuary pendant quinze ans : les albums, les concerts, notre passage au Wave-Gotik-Treffen, notre concert à l’église St Pancras à Londres... De très bons souvenirs. Je suis assez fier de tout ça, mais surtout heureux d’avoir eu cette opportunité dans ma vie de musicien.
D’autant plus que, de base, je déteste les concerts, autant y jouer que d’y assister. En règle générale, je déteste les endroits où il y a du monde, ça m’étouffe.
Je suis aussi fier quand des gens me disent qu’ils attendent mon futur album, quand certains m’écrivent pour me dire qu’ils ont ressenti ce que je voulais transmettre. Ma fierté actuelle, c’est d’être écouté.
Sainte Obyana m’a fait beaucoup de bien, je pense. Je ne m’attendais pas à un retour aussi positif quand je l’ai composé. Pour être honnête, je n’attendais rien. Je pensais que cet album serait difficile à appréhender, difficile à ressentir. Je crois que j’avais tort.
Des regrets sur certains points ?
J’en ai tellement, la liste est interminable. Déjà, cette croix celtique sur la pochette de la première démo de Winter Funeral : elle a collé au projet une image qui n’était pas la bonne, pas celle que je souhaitais.
C’était clairement une erreur. Entre la scène NSBM, qui écoutait parce qu’il y avait cette croix, et la scène opposée, qui n’écoutait pas justement à cause de cette croix, le projet a été clairement desservi, alors que le message de la musique était très loin de tout ça.
Cette image a collé à Winter Funeral pendant des années, et c’est surtout pour cette raison que j’ai décidé de passer à autre chose en créant LPH. Je ne voulais plus voir cette image associée à moi. Ce n’est pas moi.
Il y a eu aussi un label, américain, je crois, qui sans autorisation, a repressé le premier album, ou la démo, je ne sais plus, avec un nouveau logo intégrant une croix gammée. Quand j’ai vu ça, j’ai décidé de lâcher définitivement Winter Funeral. J’avais perdu toute prise sur le projet.
Quand j’ai ressenti le besoin de refaire un album, j’ai changé de nom : le projet a évolué en LPH, mais l’essence reste la même. LPH, c’est WF. Un WF plus mature, ou plus vieux, selon le point de vue. Ça reste moi.
Dernièrement, le label ASRAR a énormément insisté pour repressser ce premier album. Au bout d’un moment, j’ai accepté, mais là encore, c’était une erreur. Le gars n’a rien respecté de ses promesses. C’est du temps perdu et, surtout, quelque chose de profondément démoralisant. Et pourtant, quelqu’un m’avait prévenu en me disant : « Tu connais ASRAR ? » J’avais répondu non, pas du tout. Il m’avait dit de faire attention, que ce label n’était pas sérieux.
Pendant vingt ans, j’ai refusé toute réédition de Winter Funeral, et quand, enfin, j’accepte, en mettant même à disposition un EP inédit, comme j’en faisais souvent à l’époque, mais sans jamais les diffuser, le label se comporte mal avec le projet. J’en suis vraiment attristé. Je pense d’ailleurs mettre cet EP sur mon Bandcamp, au final, et le distribuer gratuitement afin qu’il puisse être écouté.
J’ai aussi des regrets concernant des occasions manquées, liés à mon côté très je-m’en-foutiste vis-à-vis du black metal. Un esprit assez punk, je pense. Je faisais de la musique pour en faire, sans chercher à la faire écouter. J’ai des centaines de morceaux et d’albums aujourd’hui disparus à cause de crashs de disques durs.
Je regrette de ne pas avoir fait mieux alors que j’en avais les moyens, de m’être trop enfermé dans un black metal tellement underground qu’il en devenait presque inexistant. Avec l’âge, j’ai ressenti cette nécessité que mon travail soit écouté. J’ai aussi des regrets concernant certaines personnes avec qui j’aurais pu faire de belles choses, mais dont mon besoin de solitude m’a éloigné.
J’ai enfin des regrets sur certains visuels, sur des textes immatures ou clichés, sur des fautes d’orthographe qui desservent le propos. Je regrette aussi d’avoir refusé pendant des années les interviews.
Aujourd’hui, j’ai besoin d’expliquer ma démarche. J’aurais aimé pouvoir expliquer mon travail et mes textes plus tôt, notamment avec Dark Sanctuary.
Si tu devais me donner une citation ou un proverbe qui te définisse ou qui te ressemble ça donnerait quoi ?
« Je ne suis rien, personne, je n’existe pas. »
Cette phrase résonne dans mon travail depuis 1996, depuis la première démo de Winter Funeral, où elle est apparue. Je l’ai encore utilisée sur le dernier album du Prochain Hiver. C’est exactement ainsi que je voyais, et que je vois encore, le black metal : quelque chose d’underground et d’anonyme.
Encore une fois, un nom peut souvent fausser un avis. L’œuvre doit se suffire à elle-même, peu importe qui joue ou ne joue pas dessus.
J’ai toujours été gêné quand quelqu’un me demande une dédicace sur un album. À chaque fois, j’ai l’impression d’être un imposteur. Je le fais avec plaisir, bien sûr, mais il reste cet arrière-goût d’imposture, ce sentiment de ne pas être la personne qu’ils imaginent.
Je suis personnellement très, très loin de toute forme d’idolâtrie de l’artiste. Mettre un sticker indiquant "avec un membre de tel groupe » me refroidit souvent. L’œuvre doit être écoutée sans savoir qui se cache derrière. Encore une fois, ça peut fausser l’écoute.
« Je ne suis rien, personne, je n’existe pas », c’est aussi une manière de dire : écoutez la musique, uniquement la musique.
Au début, c’était d’ailleurs le but : rester assez discret pour que les auditeurs se posent des questions sur qui est qui. Je pense qu’encore aujourd’hui, je reste assez caché et anonyme. Il existe très, très peu de photos de moi, même si je pense m’y mettre bientôt. Une bonne photo peut apporter un vrai plus à un album ou à un personnage.
Car Hylgaryss n’est qu’un personnage : c’est moi, en version extrême. Mais ça reste un personnage. Un compositeur avec un auditoire infime.
Comment vois-tu la situation de notre société et penses tu que l'art en général joue un rôle dans la course du monde ?
Je déteste cette société, les gens, le bruit. Les Cadavres disaient : « De ma fenêtre je ne veux plus rien voir » et « Demain est aujourd’hui en pire ». J’ai été dans cet état d’esprit pendant vingt ans, à ressentir ça en permanence, avec l’impression d’être seul et perdu. Je ne me sens pas à ma place dans cette société. Je ne comprends pas les passions des gens, leurs discussions, leurs goûts.
Ma femme et mes enfants ont mis de la lumière dans cette obscurité, mais mes racines restent les mêmes.
L’autre me dérange dans mon calme, et j’ai besoin de m’éloigner des gens pour ne pas devenir fou.
Heureusement, il y a l’art. Il est partout, il y a de tout : le meilleur comme le pire. Il y a des choses qui peuvent me bouleverser, et d’autres que je ne comprends pas du tout. Ce que je déteste dans l’art, c’est quand il est utilisé à des fins purement pécuniaires.
J’aime l’art qui découle de presque rien. Par exemple, je suis allé à Oslo et j’ai été profondément touché par l’œuvre de Marina Abramović, avec son cri. Il n’y a pourtant presque rien : juste une stèle de deux mètres carrés. Mais l’idée derrière m’a bouleversé. J’aime l’art simple, épuré. J’aime ce qui se cache derrière le terre-à-terre d’une œuvre, souvent sa symbolique plus que l’œuvre elle-même.
Je n’ai jamais vraiment réfléchi à la place de l’art dans le monde. J’en fais parce que je me sens artiste au plus profond de moi. Mais mon art est incompris par la majorité des gens, qui n’y entendent que du bruit.
J’aimerais pouvoir faire plus : de la vidéo, de la photo, de la sculpture... J’aime créer, mais la musique est le seul art à travers lequel j’ai l’impression de réussir vraiment à m’exprimer.
Souvent, je pense à l’art d’avant. Je regarde des peintures du Caravage et je me dis qu’on ne pourra jamais atteindre à nouveau un tel niveau de perfection. C’est pareil avec la musique classique. Comment a-t-on pu passer de compositeurs de génie comme Chopin ou Bach à une musique de masse sans émotions, sans textes et sans âme, que l’on trouve partout aujourd’hui, en à peine deux cents ans ?
Le grand public est stupide. Il mange de la merde et il en redemande. Je ne dis pas qu’il doit écouter du black metal, loin de là, mais au moins ouvrir les yeux, se cultiver un minimum, avoir un peu de respect pour lui-même. Avant, le but était de tendre vers la perfection dans une œuvre, musicale ou autre.
Aujourd’hui, ce n’est plus qu’un moyen de remplir les caisses. Le plus simple est le plus vendu. Il ne faut surtout pas faire réfléchir les gens, ni les pousser à se questionner.
Heureusement, on peut encore trouver des instants de lumière dans ce qui se fait aujourd’hui. L’art permet de ressentir des émotions incroyables. Ma dernière claque en date est l’exposition Psychosphere à Cisternerne, au Danemark. J’ai trouvé ça fabuleux, et ça m’a beaucoup inspiré.
Je pense que tout le monde est artiste à la base. Tout le monde peut créer, avec plus ou moins de talent et d’entraînement. Et parfois, un presque rien peut provoquer des émotions gigantesques.
A toi de jouer : je te laisse conclure comme tu le souhaites :
Merci pour ce moment passé ensemble. C’est toujours un plaisir d’expliquer mon travail, de partager ma manière de fonctionner et de penser. J’essaie de faire comprendre qui je suis pour que l’on comprenne ce que je fais et pourquoi je le fais. Encore merci.
MERCI !!!
