Mon interview dans Horns Up en Février 2017

Punk et Metal : Les liaisons Dangereuses



Pierre Avril




Par Pamalach

"Les vrais savent, les vrais font".
Pierre Avril est un mélomane affable et volubile dès lors qu'on évoque ses sujets préférés. Punk et metal ? Deux vieilles cannailles qui se connaissent bien...

1 - Salut Pierre ! Est ce que tu peux te présenter en quelques mots ? Comment est né le projet de ce livre "Punk et Metal : Les liaisons Dangereuses " ?
Salut à toi Pamalach, à tout Horns Up et aux internautes présents, c'est un plaisir ! Je suis donc Pierre, j'ai 44 ans, je suis formateur freelance et surtout auteur de livres rock. Ce projet vient de loin, puisqu'il répond à des questions que je me pose depuis l'adolescence. J'ai d'abord été conquis par le punk, puis par le metal, et j'ai fusionné les deux par la suite. Je n'ai jamais aimé les chapelles et les cases, et je trouve qu'on a longtemps souffert de cela. Je n'aime pas tout dans l'époque que nous vivons, loin de là, mais un truc que j'apprécie c'est que la musique n'a jamais été aussi mélangée et diverse. J'ai été totalement transformé au début des 90's par l'approche de Mike Patton avec Mister Bungle et Faith No More puis la vague fusion qui m'a bien fait tripper, d'autant plus que je chantais dans des groupes amateurs à l'époque. Pas de barrières ! Ce que ce livre essaie de dire, c'est que, si la culture metal et la culture punk ne sont pas identiques, elles ont de vrais points communs et c'est là dessus que des géants comme Motörhead, Black Sabbath, ou les agitateurs du UK Hardcore et du Hardcore US ont tout compris : pourquoi ne pas rapprocher les publics plutôt que de maintenir artificiellement les cases en place ?

2 - Afin que nos lecteurs comprennent bien mon positionnement, j'ai sensiblement le même age que toi (un poil plus jeune) et j'ai un background d'amateur de metal dans un environnement punk. A la fin des 80's, la frontière entre le punk et le metal était très marquée et il fallait choisir son camp. Penses tu que c'est de cette animosité qu'est né le crossover ?
Très bonne question. C'est vrai que quand j'ai fait mes premiers pas (en doc martens) dans le punk, vers 1984, les punks et les hardos (à l'époque on ne disait pas les métalleux en france) étaient retranchés dans des camps totalement opposés. D'ailleurs quand j'ai formé ma bande de potes punk j'ai naturellement adopté une posture anti-metal en traitant les hardos de gros lourds, produisant une musique débile comparable a celle des hippies que je n'aimais pas (à l'époque, j'ai évolué depuis). Il y avait derrière ça une vraie dynamique de groupe. Les bandes ont tendance à cloisonner et à influencer les membres. Le jour ou j'ai décidé d'écouter du metal sans oeillères (ça devait être tout début 86) je me suis lâché sur un album d'Iron Maiden (Somewhere in Time) un Motörhead (Rock'n'roll) et un Metallica (Master of Puppets). j'ai pris une grosse claque quand j'ai réalisé à quel point j'aimais ça ! Des riffs déments, des tempos délirants ! J'ai eu plus de mal avec Maiden à cause de la voix, que je trouvais "chochotte", mais Motörhead et Metallica m'ont convaincu tout de suite. J'ai entendu leurs influences punk et hardcore et ça m'a parlé. Après ça il y a eu Slayer (la baffe) et Bathory (la frayeur !!) que j'écoute toujours. Le crossover, pour bien répondre à ta question, est sans doute né de ces antagonismes, c'est à cette époque qu'on a vu des groupes venus du punk hardcore comme DRI ou Cryptic Slaughter se métalliser à toutes blindes, pareil pour Corrosion Of Conformity ou Napalm Death dans un genre différent. Je crois que c'est la fusion des deux rages que j'évoque dans mon livre qui a été le berceau du crossover. D'ailleurs, à l'époque, s'il est vrai qu'on trouvait et des punks et des métalleux aux concerts de Slayer ou Motörhead, les relations restaient quand même super tendues entre les clans. C'est à cette époque que j'ai décidé de ne pas choisir !

3 - Quand as-tu, personnellement, senti que les barrières commençaient à s'écrouler entre les deux styles ?
Je crois que l'année 1986 est un tournant, avec des albums sublimes, notamment dans le Thrash Metal et les débuts du Black avec Bathory, Celtic Frost et Venom (qui étaient meilleurs en 82/83). C'est l'année où se forment Napalm Death et Extreme Noise Terror, et l'on sent que les groupes pensent davantage à tout défoncer (quel bonheur !) plutôt qu'à rester campés dans un genre précis. Le Thrash et le Grind ont tout changé, vraiment.

4 - Dans ton livre, tu fais référence à de nombreux groupes de metal extrême qui avaient une dimension punk dans leur musique. Certains d'entre eux ne l'ont pas toujours reconnue, voire s'en sont farouchement défendus. Pourquoi à ton avis le punk à t'il mauvaise presse auprès de certaines artistes ?
Le punk est souvent associé à "mauvais musiciens", groupes politisés à gauche etc. Beaucoup de boulets aux pieds. Metallica, Motörhead, Slayer ou Megadeth ont toujours reconnu leurs influences punk et hardcore, mais je crois que, pour avoir joué dans des groupes de metal à cette époque, les musiciens de metal ont toujours mis la musique avant tout, et les punks étaient plus portés sur l'image, la provocation et les revendications. Après, dans le metal extrême, c'est dur de ne pas trouver d'éléments punk chez Blasphemy ou beaucoup de groupes de true black comme Mayhem et Darkthrone. Certains se défendent d'avoir des bases punk (de moins en moins) mais c'est un gilet de protection chez certains qui veulent prouver qu'ils savent jouer de leur instrument, ou une posture pour emmerder les journalistes...
5 - Penses-tu que la touche "punk" dans le metal soit parfois due à une mauvaise maîtrise de son instrument ?
Pas forcément. C'est vrai si tu prends des groupes comme Venom ou Kreator, qui à leurs débuts ne maitrisaient pas bien la musique et sans doute qu'une part de leur charme crasseux et punky vient de là , puisqu'ils sont devenus plus sophistiqués (et donc plus metal) par la suite. Par contre, un groupe comme Darkthrone qui sort Underground Resistance, hymne au punk et au speed metal sauvage des débuts le fait en toute conscience dans la mesure où ce sont d'excellents musiciens. Napalm Death est composé de bêtes musicales, ça ne les empêche pas de rester très punk dans leur approche. Aujourd'hui, le punk en tant que genre musical est mort et enterré. Par contre son influence sur l'état d'esprit des groupes est plus forte que jamais.

6 - Tu cites de nombreux exemples dans ton livre qui personnifient ce mélange punk et metal. Si tu devais donner un nom de groupe qui à ton goût le représente le mieux, qui citerais tu ?
Difficile. J'hésite entre Motörhead et Napalm Death. Mais Quorthon de Bathory était aussi un authentique punk (RIP). Du coup je vais changer et dire que ce sont les trois premiers albums de Bathory : des chefs d'oeuvre de crasse noire et authentique, avec des musiciens pas très au point techniquement mais qui dégagent une atmosphère de malade. De toute façon la technique m'emmerde dans la musique, le rock'n'roll ce n'est pas de la musicologie.

7 - Dans le mème ordre d'idée quel est selon toi le groupe de Crossover qui personnifie le mieux le mariage Punk/metal.
DRI, sans doute, car ce sont pour moi les papas officiels du genre. Il faudrait peut être que j'écrive un tome 2 consacré au crossover...

8 - Tu fais souvent référence à la sauvagerie du punk lors des concerts, est ce que tu as une anecdote personnelle à ce sujet, concernant un concert particulier ?
Oh que oui ! J'avais 14 ans et j'habitais du côté d'Avignon. Je suis allé voir GBH avec des potes. Un concert qui te met la trouille à ce point là, je n'ai jamais revu ça. Sur scène les mecs étaient sauvages, racés, puissants, mais le pire c'était le public ! Une bande de Boneheads (skins nazis) a débarqué et a commencé à frapper tout le monde, une baston mémorable. Moi et mes potes étions morts de trouille. En sortant du show j'ai vu des punks à poil et en sang couchés sur l'herbe dehors. Ça sentait le souffre ! Sinon j'ai une autre anecdote concernant un concert d'Emperor à Toulon, absolument phénoménal ! J'ai adoré le fait que le groupe envoie chier les skins qui levaient le bras. Il faut dire qu'à l'époque, les skins mettaient de l'ambiance (humour) et les pogos étaient vraiment violents. je me souvient d'avoir souvent eu les tibias en sang à force de prendre des coups de doc coquée.

9 - Qu'est ce qui ne plait pas dans la mentalité Punk et qu'est ce qui te déplait chez les metalleux ?
Dans la mentalité punk ? je n'ai jamais aimé le côté autodestructeur (même si j'en comprends les causes) et la glorification des drogues auprès des gamins. C'est pour ça que j'aimais vachement Minor Threat et les débuts du Straight Edge, avec des groupes positifs comme les Bad Brains. Chez les métalleux ? Un côté prétentieux, genre nous on maîtrise la guitare en faisant des shreds à la Malmsteen. Un côté jugeant tout le temps et parfois intolérant. Après, le metal c'est quand même une jolie famille, un refuge quand tu es jeune et que tu as besoin d'appartenir à un groupe.
10 - A la fin du bouquin, tu parles du groupe Revenge d'une manière particulièrement dithyrambique. Tu parles même de "Scum.Collapse.Eradication" comme de l'album le plus extrême jamais joué. Tu n'as pas hésité avec des classiques comme "Black Metal" ou "Bathory" dans la mesure où, dans leurs contextes, ils étaient certainement plus traumatisants que n'importe quel Revenge ?
Tu as surement raison dans le fond. Oui, Black Metal ou The Return... m'ont beaucoup plus marqué que Revenge. Mais quand même, Revenge apporte un degré de chaos supplémentaire à tout ça. C'est dur de répondre je crois qu'on est aussi plus traumatisé par ce qu'on a connu jeune. Aujourd'hui je peux écouter des trucs hyper extrêmes comme Whitehouse, ça ne me choque plus vraiment. Hélas je n'ai plus 15 ans !

11 - Si tu pouvais mettre en lumière deux ou trois artistes peu connus qui mériteraient de l'être davantage, tu parlerais de qui ?
Bizarrement je risque de répondre un peu à côté parce que je vais citer des artistes que ne sont pas forcément rattachés à une fusion punk/metal. GG Allin, pour moi, est un personnage hallucinant (je suis d'ailleurs en train d'écrire sa bio) et je suis toujours étonné qu'on en parle si peu dans les bouquins sur le punk US (NDLR : c'est officiel, je suis fan de Pierre Avril). Après j'ai gardé un goût pour les "maudits", les groupes dont on dit du mal dans la presse, je me souviens avoir kiffé de lire des chroniques ultra négatives dans Hard Rock magazine sur Venom ou Bathory qui m'ont donné envie de les découvrir (et je n'ai pas été déçu). Je suis depuis plusieurs années un groupe américain qui s'appelle Liturgy et qui fait un genre de black metal très intello, prise de tête. J'aime beaucoup, je trouve ça original et en plus ils se font détruire dans la presse ! Sinon je trouve toujours que Bathory n'est pas assez célébré. Pour moi leur importance est au moins aussi grande que celle de Venom...

12 - Tu en parles un peu dans ta conclusion mais qu'est ce que tu penses de l'époque actuelle et de cet accès si facile à la musique grâce à internet?
Il y a du bon et du mauvais. C'est super de pouvoir tout trouver dans cette immense médiathèque qu'est le web, mais cela comporte aussi un risque réel de "trop plein" et de lassitude. J'ai un peu de nostalgie pour un temps où il fallait s'arracher pour dénicher des perles underground (ça fait ancien combattant mais bon). Néanmoins, des sites comme Bandcamp m'aident à faire plein de découvertes, donc je ne vais pas me plaindre.

13 - Tu as inclus à ton récit une nouvelle un peu originale, peux-tu nous en parler ?
Merci d'abord de l'avoir trouvée originale. Je pratique l'écriture de fiction depuis longtemps. Lors de la construction du livre, il m'a semblé intéressant (et mon éditeur aussi, ouf) d'ajouter ce récit un peu heroic fantasy qui mettrait en scène les courants évoqués dans le livre. J'ai trouvé ça très agréable à faire, je trouve que ça change un peu, et j'espère que les lecteurs apprécient...

14 - A la fin du bouquin, il y a une interview de Diapsiquir. Pourquoi ce groupe en particulier ?
J'adore Diapsiquir. Je trouve que c'est un des groupes les plus originaux et les plus "punk" qu'on puisse trouver de nos jours. En plus ils sont français. Je voulais mettre la lumière sur eux car ce sont des mecs particulièrement intelligents, avec Damien qui est un ancien Kickback et donc issu du hardcore, et leur musique est totalement inclassable, ce que je trouve très punk. Dans un genre bien différent, j'écoute en ce moment des artistes comme Mykki Blanco ou M.Lamar qui sont blacks, gays, et totalement innovants musicalement. M.Lamar vient de sortir un opéra mélangeant gospels traditionnels et doom metal (avec le leader de Liturgy, d'ailleurs). Sinon, jetez une oreille sur Zeal and Ardor, un mix de blues/gospel et black metal, c'est incroyable !

15 - As-tu un dernier mot pour nos lecteurs ? 
Oui, gardez l'esprit ouvert, n'ayez pas peu de fureter hors de vos habitudes musicales, on y trouve souvent des perles. On peut très bien être attaché à un ou plusieurs styles mais se laisser attirer par des genres nouveaux ou inhabituels. Bien sûr je vous encourage à lire mon livre car je crois qu'il apporte sa modeste contribution à une envie de faire sauter les barrières musicales et à célébrer le plaisir des oreilles.
Je n'aime pas les maths, la musique c'est de l'art ! Encore merci à toi, Pamalach.